Roger Worms, dit Stéphane
Celui que Galtier-Boissière désignait comme « Une victime du doute » et Henri Jeanson « ce lactaire visqueux » : Roger Worms, dit Stéphane, était membre de cette famille, qui dans les années 40, était pétainiste à Vichy, collaborationniste à Paris, giraudiste à Alger et gaulliste à Londres.
Un héros libérateur
Journaliste, né à Paris le 19 août 1919. Il participa sous les pseudo de Stéphane et Sanssier, à la Résistance et s'y distingua en procédant à l'arrestation du président du Conseil municipal de Paris, Pierre Taittinger : « Nous l'avons connu autrefois à « L'Ordre » (1). Puis ce fut la guerre et nous le perdîmes de vue jusqu'au jour où nous le retrouvâmes au Ministère du Commerce et de l'Industrie vêtu d'un superbe uniforme. Il faisait partie de la suite assez nombreuse de Robert Lacoste. Et quand nous eûmes l'étourderie de lui demander ce qu'il faisait là, il nous répondit : « Mais c'est que je suis le libérateur de l'Hôtel de Ville ! ». « Nous demeurâmes pantois d'ignorer le geste héroïque de Roger Stéphane... » (André Stibio). L'entrée de l'Hôtel de Ville lui fut grandement facilitée, et pour cause, puisque ni les Allemands ni les Miliciens ne s'avisaient de défendre cet édifice.
Ici on torture
Roger Stéphane était présent en ce 1er mars 1950, à Paris, à la 17e chambre correctionnelle qui jugeait le procès en diffamation intenté par lui, à Pierre Taittinger, à propos de certains passages du livre « Et Paris ne fut pas détruit » (2), qui n'était pas tendre sur la « libération » de Paris.
Dans le jugement qui acquittait Pierre Taittinger du délit de diffamation, les attendus étaient féroces pour les « résistants » : « Attendu qu'il résulte des documents de la cause et des débats que, dans les premières semaines après la libération de Paris, des excès graves ont été commis au camp de Drancy, où étaient internés administrativement plusieurs milliers de suspects ; Attendu que des prisonniers ont été victimes de traitements tels qu'ils ont dû être conduits à l'infirmerie, où ils ont déclaré à plusieurs témoins, et notamment à un médecin qui les soignait, qu'ils avaient été frappés et torturés; Attendu que ces témoignages sont corroborés par la déposition du commissaire divisionnaire Goujon, nommé le 19 septembre 1944 directeur du camp; Attendu en conséquence que les allégations contenues dans le passage du livre incriminé du livre sont établies. » (3)
Roger Stéphane est un intellectuel : « Epris de toutes les curiosités, politiques ou sexuelles, et qui se moque, à l'époque où déjà déferle en URSS une vague d'assassinats contre ses coreligionnaires, d'un martyrologe éloquent déjà. » (Villemarest)
La gloire
Mais les principaux titres de gloire de Roger Stéphane, furent obtenus avec « France-Observateur » (4). Nous sommes en 1953 et 1954, la France livre une guerre en Indochine contre le communisme, mais aussi pour la firme Michelin et les banques Rothschild, Lazard ainsi que pour les cimentiers avec les juteux contrats de la frontière de Chine ; cette guerre-là que les communistes appellent la « sale guerre ». (5)
Le 30 juillet 1953 « France-Observateur » publie sous la signature de Roger Stéphane un article intitulé « En un combat douteux », révélant très exactement l'essentiel de ce qui avait été dit six jours avant, au Comité de Défense nationale du 24 juillet, sur le problème posé par la défense du Laos : « Le général Navarre précisa que ces mesures, combinées avec une stratégie appropriée, permettraient sans doute la défense efficace du Delta tonkinois et de la Cochinchine et la sécurité intérieure (répression des infiltrations) en juin 1954. Un ministre ayant fait observer que la guerre d'Indochine ne se limitait pas au Delta tonkinois et à la Cochinchine, le général Navarre tint à préciser qu'il ne pouvait être question de défendre sérieusement d'autres régions. Il reconnut par exemple n'être pas en mesure de défendre le Laos contre une éventuelle attaque de l'adversaire. »
Liberté chérie...
Information capitale fournie à l'ennemi. Quel renseignement plus précieux pouvait-on lui donner que de lui dire laquelle de ces manœuvres l'Etat-major redoutait le plus ? La première réaction du général Navarre fut donc de demander l'ouverture d'une information judiciaire. Inculpé de trahison mais en liberté provisoire, Stéphane ne peut quitter la France. Toutefois, son bon ami Mendès lui permet d'être à Genéve en 1954. Récidive de Stéphane le 27 mai 1954, cette fois-ci sous le titre « Les rapports des généraux », qui donnera lieu à la fameuse affaire des « fuites ».
Navarre a fait un prisonnier (6)
Arrêté en 1955, il est remis en liberté le 21 avril de la même année; cette affaire n'eut pas de suites désagréables pour Stéphane, elle lui donna une occasion d'écrire un livre « Brève prison ». Les soldats d'Indochine se demandaient : « A partir de quand fusille-t-on ? ». Un non-lieu fut prononcé par le juge Pérez en octobre 1962 : « En avril on a mis en état d'arrestation le journaliste Roger Worms, dit Stéphane, qui opère à France-Observateur. délit de presse ? Trahison ? La presse se partage en opinions contraires. Mais la gauche qui soutient fort bien les siens, pousse de grands cris, ameute l'opinion, fait de Stéphane un martyr, l'auréole de vertu. Comment maintenir en prison un tel homme alors que les enrichis des piastres roulent en « quinze chevaux » ? Au bout de quinze jours, le martyr sort de prison. Des années plus tard, il y aura non-lieu, et celui que vomissaient nos soldats d'Indochine occupera, De Gaulle régnant, des postes enviables à la radio-télévision d'Etat. » (Jean-André Faucher)
Ah ! Les braves gens...
Le Comité de la Défense nationale s'était réuni 24 juillet 1953, sous la présidence de Vincent Auriol. Assistaient au Comité, entre autres, François Mitterrand, ministre d'Etat. Egalement présents les grands chefs militaires, et un certain Mons, chargé de rédiger le procès-verbal de la réunion.
Le Comité entend donc le général Navarre exposer son plan pour resserrer la défense française et la limiter au delta tonkinois et à la Cochinchine. Pierre Teitgen remarque que la défense de l'Indochine ne peut être limitée au Tonkin et à la Cochinchine ; le Laos est sous protection française, il faut à tout prix le défendre. Le général Navarre répond qu'il lui est impossible de protéger le Laos contre une attaque éventuelle.
Et six jours après paraît le fameux article de Stéphane, divulguant le fameux plan Navarre, apprenant ainsi au général Viet-Minh, Giap, que s'il attaquait le Laos, celui-ci ne serait pas défendu ! Et bien entendu, par la même, que si Navarre le défendait, il découvrait ses forces du Tonkin. Peut-on rêver plus magnifique cadeau pour le Viet-Minh ? C'est ce qui se produisit plus tard avec la perte de Diên Biên Phu. (7)
Les « acteurs » de cette fameuse réunion furent tous exonéré de toute trahison. La justice étant incapable de trouver le « coupable ». Mons, le rédacteur, avait péché par « excès de confiance » en laissant son adjoint, Turpin, accéder librement aux procès-verbaux; le subalterne de Turpin, Labrusse, fut soupçonné d'avoir communiqué les procès-verbaux. Pour sa défense : il agissait par idéologie...
En effet, comme Roger Stéphane, Labrusse fait partie du Comité d'action des intellectuels pour la défense des libertés (communiste). Membre également de la Commission exécutive de l'Union progressiste (communiste), sous le pseudo de Liorac (ou Doriac). Il y dénonce le gouvernement. Labrusse ancien élève des « Oratoriens », s'est converti au socialisme et à la franc-maçonnerie. D'après Roger Delpey, Labrusse transmet à un certain Baranès des copies des procès-verbaux; celui-ci à son tour les transmets à d'Astier de la Vigerie. Pour aboutir à Martinet, directeur de « France-Observateur »... et aussitôt paraissent les articles de Stéphane. La boucle est bouclée !
Emmanuel d'Astier de la Vigerie étant député, sa levée d'immunité parlementaire n'est pas levée : il n'a rien fait ! Pour lui la trahison est payante. Le 24 novembre 1953, il fait part à l'Assemblée nationale d'un télégramme envoyé au gouvernement par notre Ambassadeur à Londres. Or, ce télégramme était chiffré et bien entendu secret ! La fuite vient d'un de ses secrétaires ami de Stéphane. Martinet, lui aussi membre Comité d'action des intellectuels, pour sa défense : agissait par idéologie...
Le 25 mai 1954, alors que des dispositions ont été prises pour renforcer le secret en Comité de Défense, le rapport présenté en ce lieu fermé, qui n'est autre que le rapport Ely-Salan, fuit aussi bien que les précédents : « Dès le 26 mai, des rédacteurs de « L'Express » l'ont en main et travaillent fébrilement à sa parution car leur hebdomadaire sort des presses le 26 mai au soir. Ses « bonnes feuilles » sont passées à la rédaction en chef de l'AFP. Un rédacteu
r s'étonne qu'on veuille diffuser un rapport secret et signalé comme tel. » (Villemarest). Parution donc, dans « L'Express » qui sera saisi dans la nuit. Trop tard. Six heures plus tard, via Moscou et Prague, Hanoï en reçoit le détail. L'affaire secoue l'AFP. Son directeur, qui avait sanctionné les rédacteurs pour avoir diffusé le texte, est désavoué et remplacé par un gaulliste « pur sucre », Jean Marin. Bref, toutes les délibérations, du 24/7/53 au 10/9/54, ont été connues et livrées.
Mais pour quelle raison aucune de ces fuites n'est-elle pas sanctionnée : Roger Stéphane était un ami de Mendès-France. Stéphane, lui, se gonfle : « Je ne me croirai pas déshonoré si l'on disait que c'était moi qui ai fait battre le général Navarre. ». Refusant de dire qui lui a remis les fameux textes. Son « honneur » de journaliste ne lui permettant pas de trahir, la source de ses informations. (8)
Chasse aux collabos
Roger Wybot, dans ses souvenirs, écrit sur le procès des « fuites » : « J'ai vu apparaître l'inquiétant profil d'une organisation infiltrée dans l'Etat. ON M'A EMPECHÉ D'ENQUETER PLUS LOIN ET PLUS HAUT. Le rideau s'est refermé. ». Ce Wybot avait alors, en pleine réorganisation des Services secrets français, depuis 46-47, une obsession : la chasse aux collabos ! Mais pour ce qui était du contre-espionnage, Wybot savait bien que TOUS les « services français » étaient noyautés par les communistes. Reprenons le fil...
L'affaire concernait du « beau linge ». Car voyons qui étaient les protagonistes de ces affaires de trahison : Jean Mons, chargé par d'Astier de la Vigerie en 1945, de surveiller le préfet de police de Paris. Anti-militariste actif dès 1935, Résident général en Tunisie, puis muté au Secrétariat de la défense nationale. Il fut acquitté, et cinq mois plus tard, nommé au Conseil d'Etat, au grand dam de son principal accusateur, Wybot. Celui-ci, en 1975, réitéra ses accusations de trahison, sans être poursuivi, ni même contesté par quiconque. Mons, devint Grand Maître de la Grande Loge nationale française en décembre 1980 (9). Ce qui autorisa « L'Express » a présenter Mons comme la victime d'une affaire : « Qui avait jeté le soupçon de trahison sur une partie de la France de gauche » ; et en conséquence son élection de Grand maître était une juste revanche : « Au sein d'une influente filiale maçonnique des loges américaines ». Décédé le 8 mai 1989, sa famille refusa les obsèques maçonniques, et sa bibliothèque personnelle fut rachetée par une loge concurrente, la Grande Loge de France.
René Turpin, condamné à 4 ans de prison et Roger Labrusse, ancien sous-préfet, à 6 ans. Mais rassurez-vous, aussitôt libérés quelques jours après leur condamnation. Cela se termina comme toujours, en France, par des chansons à la Grande Loge de France.
André Baranès, d'après Faligot et Krop, régnait en maître, à l'époque, sur la police parisie
nne : « Ce petit Constantinois, au ton affable, au verbe facile, a su convaincre les responsables du ministère de l'Intérieur. C'est un agent précieux, n'a-t-il pas volé sur le bureau de Duclos, un télégramme personnel de Staline ? ». Baranès, juif tunisien, très souple d'esprit et d'échine, a été recruté par Croizat, ministre communiste du Travail du gouvernement De Gaulle. Sûrement Baranès est membre de l'appareil clandestin politico-policier du Parti communiste. Il réussit l'exploit d'alimenter la rubrique « les secrets du PCF » du « Figaro » ! ; fournit en renseignements la 7e section des renseignements généraux de la Préfecture de police de Paris. Cette section secrète a été créée pour reconstituer les fichiers communistes, perdus en 1940.
Wybot au terme de filatures appréhende Baranès, et l'on découvre chez celui-ci plusieurs comptes-rendus des Comités. Et surprise, les papiers de Baranès sont l'exacte reproduction des notes prises par Jean Mons. Baranès a-t-il été victime d'un règlement de comptes venu de Moscou, qui voulait se défaire d'un agent encombrant ?
En effet, malgré les multiples fuites, seules celles mettant en cause Baranès virent les juges œuvrer, et bien qu'acquitté, est « brûlé » !
La vie est un roman...
Notes :
[1] Accusé par la droite avant-guerre, d'être pro-soviétique ;
[2] Pour ceux qui veulent savoir ce qui s'est passé à Paris de mai 1943 à août 1944 ;
[3] Stéphane, était chargé à Drancy de rechercher parmi les détenus les Miliciens et ceux de la LVF ;
[4] La trahison ne paye pas toujours : « France-Observateur » en Algérie se fit piéger, en informant le FLN ; il fut ainsi à l'origine de la mort d'Amirouche, tué par la 2e Cie du 6e Régiment de Paras coloniaux, sous les ordres du colonel Ducasse ;
[5] « Les renforts sont acheminés nuitamment. Les cercueils reviennent à la sauvette. Dans les Usines, dans les ports, les sabotages destinés à empêcher "la sale guerre" se multiplient. Pour des Français en danger de mort, d'autres Français refusent d'acheminer les munitions. Le sang collecté par l'Office d'hygiène sociale n'est pas accordé aux blessés d'Indochine. » (Tournoux. Secrets d'Etat). Les formes suivantes de sabotage on été, entre autres : limaille de fer dans les ponts des voitures, boulons dans les boîtes de vitesse, roulements à billes sabotés, pièces de rechange faussées, parachutes troués, emballages volontairement défectueux. Le cahier Duclos, saisi en août 1952, contenait les mots d'ordre suivants : - Travailler pour la défaite de l'Armée française au Vietnam, en Corée, en Tunisie ; - Nécessité d'une action de masse contre la fabrication et la manutention des armes et munitions ; - Soutenir et aider tous ceux qui agissent effectivement contre le transport et la fabrication du matériel de guerre ; - Travailler à la désagrégation du Corps expéditionnaire français en Indochine ;
[6] Mauriac (Bloc-Notes) lors de l'arrestation de Stéphane ;
[7] « Tout s'est passé comme si le Viet-Minh y avait cru; il s'est lancé à l'attaque du Delta, puis a BRUSQUEMENT OBLIQUÉ en direction du Laos. C'est la seule chose que nous craignions le plus. Cela s'est terminé plusieurs mois plus tard par l'affaire de Diên-Biên-Phu. » (Navarre) : « (L'opération "Mouette" ) est prescrite alors que les renseignements dont dispose le Commandant en chef ne permettent pas encore de déterminer si l'effort principal du Vietminh sera dirigé contre la Haute-Région ou contre le Delta. Mais le général Navarre juge nécessaire d'installer au plus vite une base aéroterrestre à Diên-Biên-Phu, considéré ancestralement comme la porte du Laos, pour barrer la route de Luang Prabang à l'ennemi » (Pissardy) : « L'opération "Castor" ne surprend pas vraiment le commandement Viet-Minh qui accélère le mouvement des unités préparées à la guerre en Haute-Région. » (Le Mire) ;
[8] Selon la logique de mon facétieux camarade Georges Cazalot, ancien de la Légion en Indochine, on peut avancer que : « Stéphane, n'était pas un traître. Il était civil et bolcheviste, il agissait conformément à la doctrine léniniste. » ;
[9] « En 1968 [Je] notais avec plaisir la présence [...] du député Grand Maître notre frère Jean Mons que j'ai reçu autrefois à « La République ». [...] Ce dernier seconde efficacement le Grand Maître Derosière. » (Marsaudon).
Matériel utilisé :
H. Navarre « Agonie de l'Indochine » ;
H. Coston « Dictionnaire de la politique française » ;
« Ecrits de Paris », avril et novembre 1950 ;
« Le Crapouillot » janvier 1959 ;
R. Delpey « Soleil de mort » ;
J.-F. Faucher « La presse française de 1830 à 1960 » ;
Faligot/Krop « La piscine » ;
E. Ratier « Encyclopédie politique française » ;
P. de Villemarest « L'espionnage soviétique en France 1944-1969 » ;
Y. Marsaudon « Souvenirs et réflexions » ;
J. -P. Pissardy « Paras d'Indochine » ;
H. Le Mire « La Guerre d'Indochine » ;
Henri Servien « Petite histoire de France ».
Douglas Porch « Histoire des services secrets français ».
Un héros libérateur
Journaliste, né à Paris le 19 août 1919. Il participa sous les pseudo de Stéphane et Sanssier, à la Résistance et s'y distingua en procédant à l'arrestation du président du Conseil municipal de Paris, Pierre Taittinger : « Nous l'avons connu autrefois à « L'Ordre » (1). Puis ce fut la guerre et nous le perdîmes de vue jusqu'au jour où nous le retrouvâmes au Ministère du Commerce et de l'Industrie vêtu d'un superbe uniforme. Il faisait partie de la suite assez nombreuse de Robert Lacoste. Et quand nous eûmes l'étourderie de lui demander ce qu'il faisait là, il nous répondit : « Mais c'est que je suis le libérateur de l'Hôtel de Ville ! ». « Nous demeurâmes pantois d'ignorer le geste héroïque de Roger Stéphane... » (André Stibio). L'entrée de l'Hôtel de Ville lui fut grandement facilitée, et pour cause, puisque ni les Allemands ni les Miliciens ne s'avisaient de défendre cet édifice.
Ici on torture
Roger Stéphane était présent en ce 1er mars 1950, à Paris, à la 17e chambre correctionnelle qui jugeait le procès en diffamation intenté par lui, à Pierre Taittinger, à propos de certains passages du livre « Et Paris ne fut pas détruit » (2), qui n'était pas tendre sur la « libération » de Paris.
Dans le jugement qui acquittait Pierre Taittinger du délit de diffamation, les attendus étaient féroces pour les « résistants » : « Attendu qu'il résulte des documents de la cause et des débats que, dans les premières semaines après la libération de Paris, des excès graves ont été commis au camp de Drancy, où étaient internés administrativement plusieurs milliers de suspects ; Attendu que des prisonniers ont été victimes de traitements tels qu'ils ont dû être conduits à l'infirmerie, où ils ont déclaré à plusieurs témoins, et notamment à un médecin qui les soignait, qu'ils avaient été frappés et torturés; Attendu que ces témoignages sont corroborés par la déposition du commissaire divisionnaire Goujon, nommé le 19 septembre 1944 directeur du camp; Attendu en conséquence que les allégations contenues dans le passage du livre incriminé du livre sont établies. » (3)
Roger Stéphane est un intellectuel : « Epris de toutes les curiosités, politiques ou sexuelles, et qui se moque, à l'époque où déjà déferle en URSS une vague d'assassinats contre ses coreligionnaires, d'un martyrologe éloquent déjà. » (Villemarest)
La gloire
Mais les principaux titres de gloire de Roger Stéphane, furent obtenus avec « France-Observateur » (4). Nous sommes en 1953 et 1954, la France livre une guerre en Indochine contre le communisme, mais aussi pour la firme Michelin et les banques Rothschild, Lazard ainsi que pour les cimentiers avec les juteux contrats de la frontière de Chine ; cette guerre-là que les communistes appellent la « sale guerre ». (5)
Le 30 juillet 1953 « France-Observateur » publie sous la signature de Roger Stéphane un article intitulé « En un combat douteux », révélant très exactement l'essentiel de ce qui avait été dit six jours avant, au Comité de Défense nationale du 24 juillet, sur le problème posé par la défense du Laos : « Le général Navarre précisa que ces mesures, combinées avec une stratégie appropriée, permettraient sans doute la défense efficace du Delta tonkinois et de la Cochinchine et la sécurité intérieure (répression des infiltrations) en juin 1954. Un ministre ayant fait observer que la guerre d'Indochine ne se limitait pas au Delta tonkinois et à la Cochinchine, le général Navarre tint à préciser qu'il ne pouvait être question de défendre sérieusement d'autres régions. Il reconnut par exemple n'être pas en mesure de défendre le Laos contre une éventuelle attaque de l'adversaire. »
Liberté chérie...
Information capitale fournie à l'ennemi. Quel renseignement plus précieux pouvait-on lui donner que de lui dire laquelle de ces manœuvres l'Etat-major redoutait le plus ? La première réaction du général Navarre fut donc de demander l'ouverture d'une information judiciaire. Inculpé de trahison mais en liberté provisoire, Stéphane ne peut quitter la France. Toutefois, son bon ami Mendès lui permet d'être à Genéve en 1954. Récidive de Stéphane le 27 mai 1954, cette fois-ci sous le titre « Les rapports des généraux », qui donnera lieu à la fameuse affaire des « fuites ».Navarre a fait un prisonnier (6)
Arrêté en 1955, il est remis en liberté le 21 avril de la même année; cette affaire n'eut pas de suites désagréables pour Stéphane, elle lui donna une occasion d'écrire un livre « Brève prison ». Les soldats d'Indochine se demandaient : « A partir de quand fusille-t-on ? ». Un non-lieu fut prononcé par le juge Pérez en octobre 1962 : « En avril on a mis en état d'arrestation le journaliste Roger Worms, dit Stéphane, qui opère à France-Observateur. délit de presse ? Trahison ? La presse se partage en opinions contraires. Mais la gauche qui soutient fort bien les siens, pousse de grands cris, ameute l'opinion, fait de Stéphane un martyr, l'auréole de vertu. Comment maintenir en prison un tel homme alors que les enrichis des piastres roulent en « quinze chevaux » ? Au bout de quinze jours, le martyr sort de prison. Des années plus tard, il y aura non-lieu, et celui que vomissaient nos soldats d'Indochine occupera, De Gaulle régnant, des postes enviables à la radio-télévision d'Etat. » (Jean-André Faucher)
Ah ! Les braves gens...
Le Comité de la Défense nationale s'était réuni 24 juillet 1953, sous la présidence de Vincent Auriol. Assistaient au Comité, entre autres, François Mitterrand, ministre d'Etat. Egalement présents les grands chefs militaires, et un certain Mons, chargé de rédiger le procès-verbal de la réunion.
Le Comité entend donc le général Navarre exposer son plan pour resserrer la défense française et la limiter au delta tonkinois et à la Cochinchine. Pierre Teitgen remarque que la défense de l'Indochine ne peut être limitée au Tonkin et à la Cochinchine ; le Laos est sous protection française, il faut à tout prix le défendre. Le général Navarre répond qu'il lui est impossible de protéger le Laos contre une attaque éventuelle.
Et six jours après paraît le fameux article de Stéphane, divulguant le fameux plan Navarre, apprenant ainsi au général Viet-Minh, Giap, que s'il attaquait le Laos, celui-ci ne serait pas défendu ! Et bien entendu, par la même, que si Navarre le défendait, il découvrait ses forces du Tonkin. Peut-on rêver plus magnifique cadeau pour le Viet-Minh ? C'est ce qui se produisit plus tard avec la perte de Diên Biên Phu. (7)
Les « acteurs » de cette fameuse réunion furent tous exonéré de toute trahison. La justice étant incapable de trouver le « coupable ». Mons, le rédacteur, avait péché par « excès de confiance » en laissant son adjoint, Turpin, accéder librement aux procès-verbaux; le subalterne de Turpin, Labrusse, fut soupçonné d'avoir communiqué les procès-verbaux. Pour sa défense : il agissait par idéologie...
En effet, comme Roger Stéphane, Labrusse fait partie du Comité d'action des intellectuels pour la défense des libertés (communiste). Membre également de la Commission exécutive de l'Union progressiste (communiste), sous le pseudo de Liorac (ou Doriac). Il y dénonce le gouvernement. Labrusse ancien élève des « Oratoriens », s'est converti au socialisme et à la franc-maçonnerie. D'après Roger Delpey, Labrusse transmet à un certain Baranès des copies des procès-verbaux; celui-ci à son tour les transmets à d'Astier de la Vigerie. Pour aboutir à Martinet, directeur de « France-Observateur »... et aussitôt paraissent les articles de Stéphane. La boucle est bouclée !

Emmanuel d'Astier de la Vigerie étant député, sa levée d'immunité parlementaire n'est pas levée : il n'a rien fait ! Pour lui la trahison est payante. Le 24 novembre 1953, il fait part à l'Assemblée nationale d'un télégramme envoyé au gouvernement par notre Ambassadeur à Londres. Or, ce télégramme était chiffré et bien entendu secret ! La fuite vient d'un de ses secrétaires ami de Stéphane. Martinet, lui aussi membre Comité d'action des intellectuels, pour sa défense : agissait par idéologie...
Le 25 mai 1954, alors que des dispositions ont été prises pour renforcer le secret en Comité de Défense, le rapport présenté en ce lieu fermé, qui n'est autre que le rapport Ely-Salan, fuit aussi bien que les précédents : « Dès le 26 mai, des rédacteurs de « L'Express » l'ont en main et travaillent fébrilement à sa parution car leur hebdomadaire sort des presses le 26 mai au soir. Ses « bonnes feuilles » sont passées à la rédaction en chef de l'AFP. Un rédacteu
r s'étonne qu'on veuille diffuser un rapport secret et signalé comme tel. » (Villemarest). Parution donc, dans « L'Express » qui sera saisi dans la nuit. Trop tard. Six heures plus tard, via Moscou et Prague, Hanoï en reçoit le détail. L'affaire secoue l'AFP. Son directeur, qui avait sanctionné les rédacteurs pour avoir diffusé le texte, est désavoué et remplacé par un gaulliste « pur sucre », Jean Marin. Bref, toutes les délibérations, du 24/7/53 au 10/9/54, ont été connues et livrées.Mais pour quelle raison aucune de ces fuites n'est-elle pas sanctionnée : Roger Stéphane était un ami de Mendès-France. Stéphane, lui, se gonfle : « Je ne me croirai pas déshonoré si l'on disait que c'était moi qui ai fait battre le général Navarre. ». Refusant de dire qui lui a remis les fameux textes. Son « honneur » de journaliste ne lui permettant pas de trahir, la source de ses informations. (8)
Chasse aux collabos
Roger Wybot, dans ses souvenirs, écrit sur le procès des « fuites » : « J'ai vu apparaître l'inquiétant profil d'une organisation infiltrée dans l'Etat. ON M'A EMPECHÉ D'ENQUETER PLUS LOIN ET PLUS HAUT. Le rideau s'est refermé. ». Ce Wybot avait alors, en pleine réorganisation des Services secrets français, depuis 46-47, une obsession : la chasse aux collabos ! Mais pour ce qui était du contre-espionnage, Wybot savait bien que TOUS les « services français » étaient noyautés par les communistes. Reprenons le fil...
L'affaire concernait du « beau linge ». Car voyons qui étaient les protagonistes de ces affaires de trahison : Jean Mons, chargé par d'Astier de la Vigerie en 1945, de surveiller le préfet de police de Paris. Anti-militariste actif dès 1935, Résident général en Tunisie, puis muté au Secrétariat de la défense nationale. Il fut acquitté, et cinq mois plus tard, nommé au Conseil d'Etat, au grand dam de son principal accusateur, Wybot. Celui-ci, en 1975, réitéra ses accusations de trahison, sans être poursuivi, ni même contesté par quiconque. Mons, devint Grand Maître de la Grande Loge nationale française en décembre 1980 (9). Ce qui autorisa « L'Express » a présenter Mons comme la victime d'une affaire : « Qui avait jeté le soupçon de trahison sur une partie de la France de gauche » ; et en conséquence son élection de Grand maître était une juste revanche : « Au sein d'une influente filiale maçonnique des loges américaines ». Décédé le 8 mai 1989, sa famille refusa les obsèques maçonniques, et sa bibliothèque personnelle fut rachetée par une loge concurrente, la Grande Loge de France.
René Turpin, condamné à 4 ans de prison et Roger Labrusse, ancien sous-préfet, à 6 ans. Mais rassurez-vous, aussitôt libérés quelques jours après leur condamnation. Cela se termina comme toujours, en France, par des chansons à la Grande Loge de France.
André Baranès, d'après Faligot et Krop, régnait en maître, à l'époque, sur la police parisie
nne : « Ce petit Constantinois, au ton affable, au verbe facile, a su convaincre les responsables du ministère de l'Intérieur. C'est un agent précieux, n'a-t-il pas volé sur le bureau de Duclos, un télégramme personnel de Staline ? ». Baranès, juif tunisien, très souple d'esprit et d'échine, a été recruté par Croizat, ministre communiste du Travail du gouvernement De Gaulle. Sûrement Baranès est membre de l'appareil clandestin politico-policier du Parti communiste. Il réussit l'exploit d'alimenter la rubrique « les secrets du PCF » du « Figaro » ! ; fournit en renseignements la 7e section des renseignements généraux de la Préfecture de police de Paris. Cette section secrète a été créée pour reconstituer les fichiers communistes, perdus en 1940.Wybot au terme de filatures appréhende Baranès, et l'on découvre chez celui-ci plusieurs comptes-rendus des Comités. Et surprise, les papiers de Baranès sont l'exacte reproduction des notes prises par Jean Mons. Baranès a-t-il été victime d'un règlement de comptes venu de Moscou, qui voulait se défaire d'un agent encombrant ?
En effet, malgré les multiples fuites, seules celles mettant en cause Baranès virent les juges œuvrer, et bien qu'acquitté, est « brûlé » !
La vie est un roman...
Notes :
[1] Accusé par la droite avant-guerre, d'être pro-soviétique ;
[2] Pour ceux qui veulent savoir ce qui s'est passé à Paris de mai 1943 à août 1944 ;
[3] Stéphane, était chargé à Drancy de rechercher parmi les détenus les Miliciens et ceux de la LVF ;
[4] La trahison ne paye pas toujours : « France-Observateur » en Algérie se fit piéger, en informant le FLN ; il fut ainsi à l'origine de la mort d'Amirouche, tué par la 2e Cie du 6e Régiment de Paras coloniaux, sous les ordres du colonel Ducasse ;
[5] « Les renforts sont acheminés nuitamment. Les cercueils reviennent à la sauvette. Dans les Usines, dans les ports, les sabotages destinés à empêcher "la sale guerre" se multiplient. Pour des Français en danger de mort, d'autres Français refusent d'acheminer les munitions. Le sang collecté par l'Office d'hygiène sociale n'est pas accordé aux blessés d'Indochine. » (Tournoux. Secrets d'Etat). Les formes suivantes de sabotage on été, entre autres : limaille de fer dans les ponts des voitures, boulons dans les boîtes de vitesse, roulements à billes sabotés, pièces de rechange faussées, parachutes troués, emballages volontairement défectueux. Le cahier Duclos, saisi en août 1952, contenait les mots d'ordre suivants : - Travailler pour la défaite de l'Armée française au Vietnam, en Corée, en Tunisie ; - Nécessité d'une action de masse contre la fabrication et la manutention des armes et munitions ; - Soutenir et aider tous ceux qui agissent effectivement contre le transport et la fabrication du matériel de guerre ; - Travailler à la désagrégation du Corps expéditionnaire français en Indochine ;
[6] Mauriac (Bloc-Notes) lors de l'arrestation de Stéphane ;
[7] « Tout s'est passé comme si le Viet-Minh y avait cru; il s'est lancé à l'attaque du Delta, puis a BRUSQUEMENT OBLIQUÉ en direction du Laos. C'est la seule chose que nous craignions le plus. Cela s'est terminé plusieurs mois plus tard par l'affaire de Diên-Biên-Phu. » (Navarre) : « (L'opération "Mouette" ) est prescrite alors que les renseignements dont dispose le Commandant en chef ne permettent pas encore de déterminer si l'effort principal du Vietminh sera dirigé contre la Haute-Région ou contre le Delta. Mais le général Navarre juge nécessaire d'installer au plus vite une base aéroterrestre à Diên-Biên-Phu, considéré ancestralement comme la porte du Laos, pour barrer la route de Luang Prabang à l'ennemi » (Pissardy) : « L'opération "Castor" ne surprend pas vraiment le commandement Viet-Minh qui accélère le mouvement des unités préparées à la guerre en Haute-Région. » (Le Mire) ;
[8] Selon la logique de mon facétieux camarade Georges Cazalot, ancien de la Légion en Indochine, on peut avancer que : « Stéphane, n'était pas un traître. Il était civil et bolcheviste, il agissait conformément à la doctrine léniniste. » ;
[9] « En 1968 [Je] notais avec plaisir la présence [...] du député Grand Maître notre frère Jean Mons que j'ai reçu autrefois à « La République ». [...] Ce dernier seconde efficacement le Grand Maître Derosière. » (Marsaudon).
Matériel utilisé :
H. Navarre « Agonie de l'Indochine » ;
H. Coston « Dictionnaire de la politique française » ;
« Ecrits de Paris », avril et novembre 1950 ;
« Le Crapouillot » janvier 1959 ;
R. Delpey « Soleil de mort » ;
J.-F. Faucher « La presse française de 1830 à 1960 » ;
Faligot/Krop « La piscine » ;
E. Ratier « Encyclopédie politique française » ;
P. de Villemarest « L'espionnage soviétique en France 1944-1969 » ;
Y. Marsaudon « Souvenirs et réflexions » ;
J. -P. Pissardy « Paras d'Indochine » ;
H. Le Mire « La Guerre d'Indochine » ;
Henri Servien « Petite histoire de France ».
Douglas Porch « Histoire des services secrets français ».
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