Opération Jumelles

Publié le par Josep

En décembre 1958, le général Salan quitte l'Algérie. Depuis deux ans l'Armée française a porté de sérieux coups à l'ALN (Armée de libération nationale) avec la bataille d'Alger, la construction d'un barrage électrifié aux frontières Est et Ouest et les succès obtenus par des opérations de bouclage et de ratissage. Cependant, des zones où l'OPA (Organisation politico-administrative) est encore en place sont mal contrôlées, comme la Kabylie, le Hodna et surtout les Aurès. Salan est remplacé par un binôme, mi-civil et mi-militaire composé d'un délégué général, Delouvrier, et du général d'aviation Challe, avec un bureau commun que dirige le gendre du général De Gaulle, le général de Boissieu.

Pour imposer à l'adversaire l'ouverture de pourparlers, l'Armée française doit d'une part détruire les forces de l'ALN mais également l'OPA, d'autre part rétablir la sécurité et la confiance de la population par un effort économique, social et éducatif grâce aux actions des SAS (Section Administrative spécialisée) et au lancement de grands travaux ; voierie, lacs collinaires, plantations, reconstruction d'écoles...

A partir de février 1959, le plan « Challe » (1) se met en place avec l'adhésion critique des militaires. Après les succès remportés en Oranie (février/avril) et dans l 'Algérois (mai/juin), le rouleau compresseur progresse vers la Kabylie, à l'Est. La stratégie du commandement est éventée et les troupes régulières de l'ALN « giclent » vers le Sud pour éviter la confrontation et se réfugient dans le Hodna et les Aurès, plus proches des bases logistiques de Tunisie.
C'est alors qu'en juillet l'opération « Étincelle » va permettre aux troupes d'intervention de détruire plusieurs katibas (compagnies) dans les monts du Hodna avant d'aller purger la forteresse Kabyle.

L'opération « Jumelles » sera déclenchée le 21 juillet 1959 et le saut opérationnel du lendemain sur l'Akfadou marquera le départ d'une action nouvelle pour les paras : détruire l'OPA. Cette opération durera jusqu'en décembre et sera relayée par d'autres, nommées : Pierres précieuses, Rubis, Turquoise, Émeraude et Topaze, au fur et à mesure que l'action se développera en direction de l'Est.

Ce qui se passait avant « Jumelles »

Avec le dernier trimestre 1958 et le début 1959 prennent fin les grosses manœuvres hebdomadaires en Kabylie avec retour sur notre base arrière de Blida. Les convois interminables de camions transportant toute la 10e DP (Division parachutiste), les arrêts pipi et café, les compléments en carburant sans fin (un camion citerne fixe, inadapté, obligeait le convoi à venir jusqu'à lui !!!) sont terminés. En liaison avec les unités de secteur, les bouclages et ratissages systématiques nous permettaient des contacts sporadiques avec les réguliers. Par ailleurs, la destruction de stocks ouverts (épiceries, troupeaux) rendait la population exsangue et hostile. Il n'y avait plus d'animaux de bât, de trait, seules subsistaient quelques chèvres et volailles. Les champs et les arbres étaient à l'abandon.

A notre approche la population se rassemblait d'elle-même, d'un côté les femmes et leurs enfants, tous accroupis, les vieilles encadrant les jeunes don certaines étaient enceintes ; de l'autre les mâles, vieux, débiles, handicapés et adolescents mais aucun homme valide ; tous, à partir de 15 ans, étaient dans le maquis. Après l'accrochage nous passions vite à travers ces pauvres villages. Nous trouvions quelques caches avec de vieilles armes compromettantes roulées dans des couvertures, d'autres avec des ustensiles sans intérêt, quelque fois des silos à grains enterrés. Tout individu interpellé dans la campagne était suspect ; si la paume de ses mains était lisse, on avait à faire à un combattant (car porter une arme n'a jamais donné de callosité.)

Au cœur de « Jumelles »


Après l'OAP (Opération aéroportée) nous investissons les douars situés à l'Est du Lala-Khadidja (2.308 m.), près des populations, là où, neuf mois auparavant, nous ne faisions que passer. La fouille minutieuse des maisons, jardins, murs, thalwegs s'avère payante et nos Africains y excellent. Le moindre indice ou renseignement est révélateur de la présence d'une infrastructure rebelle. Une hiérarchie parallèle, à base de locaux (moussbelines), sert de support aux réguliers (djounouds). Nous sommes plongés dans une véritable guerre révolutionnaire. Des grains de blé sur une piste, des feuilles de diss (longues herbes utilisées pour couvrir un abri) juste coupées, la fraîcheur des excréments à base de figues, le dessin d'une semelle de chaussure sur le sol, etc., sont de simples éléments qui nous conduisent à des caches ou nous aident à préparer des embuscades. Nous découvrons ainsi que de nombreux tas de pierres parallélépipédiques (3cm sur 6 environ x 1,5m) sont aménagées en caches par les moussebelines et permettent aux réguliers de s'y réfugier après un combat furtif. Nous identifions les axes de fuites des katibas jalonnés par des postes de secours où le djounoud blessé trouve des pansements, seringues, sulfamides et vitamines B 12 dissimulés dans des murs de pierres. Des outils de terrassement entreposés dans des abris servent la nuit aux locaux pour couper la piste d'accès au village.
La saisie de pots de peinture verte met fin à la propagande du FLN dans le secteur. Le garde-champêtre ne délivre plus de laissez-passer aux veuves pour aller ramasser du bois mort dans la forêt de B... Des cahiers avec des dessins à la gloire du FLN (drapeaux et soldats armes) appartenant aux élèves du village sont cachés dans un arbre creux par l'instituteur (charge de l'action psychologique). Malgré tout, la population est toujours sous l'emprise du commissaire politique et du collecteur de fonds.

Les points d'observation choisis nous permettent de surveiller de vastes zones le jour. La nuit, les moussebelines doivent braver nos embuscades pour venir se ravitailler au village. Peu à peu l'infrastructure locale est désorganisée, anéantie, au point que beaucoup d'hommes se ral
lient ou sont amenés à nous, avec leurs armes, par les femmes du douar. Hélas nous n'avons aucun moyen financier, matériel, alimentaire pour aider les ralliés qui réparent la route.
La découverte de silos à grains de la réserve du FLN nous permet de donner à chaque travailleur le volume d'une boîte de conserve de 5 kg de blé ou d'orge ; un pis-aller. La compagnie finit l'année plus à l'Est, à 730m d'altitude, dans une zone interdite, sur les pentes nord du
Babor (2.004m) et y demeure jusqu'en février 1959 ; bien que renforcée de 4 mulets et de 2 muletiers, le ravitaillement lui parvient la plupart du temps par hélicoptère car la piste est coupée en aval de notre position où l'oued est en crue. 2h ½ de crapahut de nuit sont nécessaires pour sortir de cette vallée sans être repérés !

Après « Jumelles »

La suite des opérations se déroulera dans le Constantinois et près de la frontière tunisienne (Guelma et Lamy). Dans les villages tenus par les troupes du secteur, il n'y avait pas d'hommes, seulement des femmes et des enfants, la volaille abondait et entre les réseaux de barbelés paissaient des troupeaux de bovidés blancs. Mais sur les mouvements de terrains (croupes) tout proches, nous découvrirons des emplacements circulaires de mitrailleuses, enterrés et entretenus, avec des tranchées adjacentes recouvertes de plaques de liège et de terre qui descendent jusqu'au fond du thalweg ! Dès lors le doute sur l'issue de cette confrontation s'installe en moi et m'interpelle sur la finalité du soldat fait pour la guerre et non formé pour rétablir la paix.
Dans le discours du général De Gaulle du 16 septembre 1959 sur l'autodétermination de l'Algérie avait brouillé nos esprits. En janvier 1960, le général Massu est rappelé à Paris. L'affaire des Barricades provoque le départ du général Challe. Les déclarations du chef de l'État lors de sa tournée des popotes , fin 1960) sont ambiguës. Surviennent ensuite le putsch des quatre généraux (Challe, l'instigateur de l'opération « Jumelles ») et la naissance de l'OAS . Certes l'ALN est démantelée, mais politiquement le FLN profitera habilement de la confusion générale qui règne en Algérie et en Métropole pour obtenir son indépendance. Nous abandonnerons nos compagnons d'arme (harkis) et les populations ralliées ; un grand nombre sera massacré par le FLN.

L-CL alors S/Lieutenant Michel Garre
3e section 2e Compagnie du 6e RPC. (Régiment de paras coloniaux)

(
Récit publié dans le bulletin #20 de l'Association "Qui ose gagne".)


(1)    Josep : Rendons à César ce qui est à César : à l'origine Salan.
(2)    Josep : selon le mot (cruel) du colonel Argoud, Massu c'est comme le lion de la MGM, il rugit mais il ne mord pas !













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Publié dans Algérie française

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