La vie à Boufarik (1)

Publié le par Josep

Julien Espinos et Norbert Alzina sont natifs de Boufarik. Voici quelques années Norbert a commis un récit de leurs vies boufarikoise. Et le « But de ce récit, c’est de revenir pour un moment, remuer les souvenirs et rappeler quelques noms et visages de personnes disparues... » Mais c’est aussi un roman plein d’éclats de rire.Aujourd'hui cet épisode d’une journée d’un café ; puis celui du « chaouch » qui se fait écraser un oeuf sur la tête ; encore cette sentinelle qui sermonne le général ; puis l’élève qui connaissait « un » glacier, au grand étonnement de l’institutrice. On y apprend que Julien et son frère « riri » étaient les mieux chaussés de Boufarik : et pour cause, la maman des deux galopins, était marchande d’espadrilles !

Ce récit est aussi émouvant. Parce qu’il parle d’un temps et d’un pays perdu : l’Algérie Française. Mais comme il faut un début, commençons par la visite du Gouverneur, et écoutons Norbert :

L'Algérie, fille de sa mère la France a toujours eu un Gouverneur originaire de métropole, un de ceux qui, sorti de l'E.N.A, (pas comme mon frère Armand, comme Georges Géa, comme Roger Géa, comme Armand Sintès, eux aussi sortis de l’E. N. A.   Ecole Nationale d’Accordéons) la vraie, celle qui forme des préfets et sous-préfets, des intellects qui, sans n’avoir rien prouvé de leurs valeurs en essayant de gagner leur croûte tous seuls, sans l'Etat, se trouvent nommés Gouverneur de l’Algérie. Mais il en est arrivé une bien bonne à un de ceux-ci qui s'est fait éjecter, par un vulgaire chauffeur de locomotive, et ce, quelques semaines après son intronisation. Voici les faits : ce Gouverneur, arrivé depuis peu à Alger la Blanche, avait fait le tour d'horizon de ses notables résidants dans la capitale et désirait maintenant rencontrer les autres personnalités des capitales de Région, Oran et Constantine.
Son choix se porta tout d'abord sur Oran.

Préparation du voyage, courriers diplomatiques etc, etc, organisation du déplacement qui devait se faire en train. Appel donc à la C. F. A (Compagnie des Chemins de Fer Algériens) (c'était en 1947) pour prévoir un moyen noble, fiable et luxueux pour un tel voyage.Comme l'époque des vaches maigres était révolue, les usines de France avaient bossé comme des perdues pour remettre à flots un réseau mal en point du fait de guerre. Justement, une nouvelle locomotive venait de faire ses premiers tours de roues et se trouvait être disponible pour la COLONIE. Cette machine, une GARRAT à vapeur, une merveille de mécanique et de puissance fut rendue en Afrique, avec son coach attitré, un bon mécano, du nom de Paul, titi parisien, plein de gouaille et de jovialité mais qui avait un seul défaut, majeur celui là, non pas le plaisir de la bouteille, ni celui du tabac, ni celui des femmes, non. Son handicap était : QU'IL NE POUVAIT GOBER LES ARABES. Je ne sais ce qu'ils avaient pu lui faire, mais c’était définitif, il ne les aimait pas du tout.

Voilà donc ce Paul livré avec son engin. Explication du parcours par son directeur régional et normes à respecter : « Vous marcherez à 80 kilomètres à l'heure dans le parcours vide de gros villages, puis vous réduirez à 30 km/h en vue de ces bourgades qui ont pour noms Boufarik - Blida - Affreville - Orleansville - Relizane - Perregaux - Ste Barbe du Tlelat, et arrivée à Oran, gare centrale, où vous viendrez buter un fanion rouge qui vous arrêtera pile pour que la portière de sortie de wagon du Gouverneur soit en face du tapis rouge déployé sur le  quai.    .
Vous avez bien compris le but de la manoeuvre, en ralentissant  aux villes cela permettra aux officiels des lieux de saluer notre Chef qui n'aura pas ainsi à quitter son compartiment pour descendre toutes les 10 minutes. Votre parcours, sans arrêts donc, jusqu’à Oran. Vous voyez. »

 - « OUAIS ! » répond l'autre, fatigué de ce si long discours. Le train part donc, le jour et heure convenus et prend vite fait sa vitesse de croisière vu que le monstre développe un tas de chevaux digne d’une écurie royale. Le fringant Titi à la manette des gaz. Chaque village et ville, avertis donc par courrier et par téléphone, avait préparé l'accueil fugitif, en plaquant sur le quai, en ligne de deux épaisseurs les notables, les chefs de toute sorte et les anciens combattants de toutes les guerres (et il y en à beaucoup) que les Algériens ont fait pour le compte de la France. Les médailles donc brillaient sur les poitrines de ces anciens venus montrer au GRAND MARLEM leur fierté et leur courage. Après la ligne des dignes représentants de la Colonie, il y avait les lignes des musulmans, notables, caïds, chef de douars et anciens combattants aussi qui eux, tout autant que leurs amis français avaient gagné sur les fronts, depuis 1870.

 Tout ce beau monde aligné attendait le passage du convoi pour le saluer avec un étendard et avec la main à la façon militaire, ou au garde à vous parfait. Le convoi arrive à vitesse réduite, coup de sifflet avertisseur, le Gouverneur vient à la fenêtre de son compartiment et contemple ce peuple de braves figés et fiers. Tant que la locomotive passe devant les français, pas de problème, Paul laisse courir son oeil sans s'attarder outre mesure. MAIS ! Ce même oeil tombe sur les musulmans raides comme des piquets. Son sang ne fait qu'un tour, il lâche ses manettes, se penche à l'ouverture d’accès de la machine et en faisant deux ou trois BRAS D'HONNEUR aux Arabes, leur crie :
« SALES ARABES ! VOUS ETES DES CONS ! »
Tu parles l'ami...
 
Les anciens, qui ont vécu des moments difficiles, se  trouvent insultés par un minable juché sur sa mécanique, un minable indigne, un bon à rien, que s'il descendait, on pourrait lui expliquer le principe d'Archimède avec des coups de poings dans la gueule et des shots au fessier pour la bonne bouche (je ne vois pas ce que les coups de pieds aux fesses viennent voir avec la bouche !). Mais voila il ne descend pas le mécano, il se contente de rire et d'agiter ses bras en des saluts qui n'ont rien de militaires, et avec ses mains, des obscénités ayant trait à la virilité. Les deux rangées d'Arabes, éclatées sous l'affront, qu'ils veulent laver dans le sang. Tous ces burnous s'agitent, rendent les bras d' HONNEURS (1) au provocateur et comme chez les musulmans, l’insulte est normale et rapide, ils lancent à gorges déployées des :
  « Nadineym Mec » des « Artaille » des « Nadinebebec » des  « Ralhouf » des « Zebbi » des « Coulo », enfin quoi, Je ne vais pas vous faire un cours sur les jurons des HURONS (2). Mais çà pleuvait dru. Bien entendu, quand la fenêtre du Gouverneur arriva à hauteur des gesticuleurs ce dernier fût tout surpris, étonné et charmé par ce spectacle de braves en train de l'acclamer, lui le représentant du Gouvernement de la FRANCE. Il se sentit tout fier et bomba le torse encore plus qu'avant.

 Son aide de camp, natif d'Alger, ne le voyait pas du même oeil, dans sa caboche en ébullition couraient des scénarios catastrophes mais pas de réponses à ses questions, quelle mouche a t-elle piqué ces musulmans qui sages auparavant s'étaient déchaînés contre un ennemi invisible et pourtant présent, sans quoi rien ne serait arrivé. Qu'il se trouvat un MABOUL dans la bande, passe encore, mais tous ? A Blida, même topo, bras d'honneur de Paul et insultes et fantasia chez les autres, avec à la clé, les insultes déjà envoyées à Boufarik, les MÊMES. A Affreville, paisible bourgade étalée dans la plaine, rebelote. Le Gouverneur se penche sur l'Algérois, son second, et lui demande des explications sur les motifs de tant de liesse et d'acclamations. L'autre, dans ses petits souliers, ne sait quoi répondre, mais devant l'insistance de son chef, ne peut que dire:
 - « Vous savez, Excellence, cette manifestation de fête est une coutume ici. Les gens musulmans veulent prouver ainsi leur attachement à la France » (3).
- «  D'accord, d'accord, MAIS QUE DISENT ILS avec Artaille, Zebbi et Coulo ? ».

L'autre reste coincé, le voilà engagé dans une situation des plus critiques. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, il répond en inventant « Artaille », c'est un ancien Capitaine, Héros de guerre ! « Zebbi » un héroïque caïd de 1914 et « Coulo » ça veut dire, EN AVANT ! » (entre nous il eut été préférable qu'il dise en arrière, mais !). L'autre se satisfait de l'explication et se trouve fort aise d'être l'enfant d'un pays si aimé dans ses colonies.
Passe Orleansville. Paul, même combat. Relizane, kif kif Burnous. Perregaux - Sainte Barbe du Tlelat idem, gestes et mots identiques. Quand le convoi entre à Oran, Paul se calme et laisse faire la manoeuvre. Petit fanion rouge, arrêt en douceur, blocage des freins, coup de sifflet final et STOP, il renverse la vapeur.
Ouverture de la portière, juste à hauteur du tapis rouge, éclatant, qui attend les honneurs d'être foulé aux pieds, par l'Homme de l’Algérie. Le Gouverneur sort, descend les deux marches et s’avance sur l'écarlate, face aux deux rangées de notables, les Français et les Arabes, avec les drapeaux et les médailles. Une seconde, il s’étonne de la réserve des musulmans, qui contrairement aux autres sur le trajet, sont calmes et sereins (il ignorait que le POPAUL s’était abstenu à la dernière gare). Il fait trois pas, solennel et laisse partir son éducation d’Enarque en se mettant au garde à vous, salue de son bras droit, doigts au képi, laisse retomber sa main, courbe son buste en avant et exécute un superbe bras d'honneur vers la gauche en disant :
« ARTAILLE ».
Puis un autre superbe bras à droite, avec :
« COULO »
? ? ? ? ? ?
 Je ne vous dis pas le tollé qu'il s'est pris. DEUX Jours plus tard, il était muté en Nouvelle Caledonie, loin des combattants ARABES. Paul est rentré en métropole, sans savoir que son action de Grâce (ou de crasse ? ) avait gâché la vie de l’ENARQUE.

(1) Honneurs est mis au pluriel, car les Arabes étaient nombreux et qu’ils avaient donc PLUSIEURS honneurs à laver.
(2) Je ne pouvais pas décemment les nommer Mohicans ou Pieds-Noirs...
(3) S’ils avaient su quel attachement la France leur réservait en 1962, ils ne se seraient pas alignés sur les quais.
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Publié dans Algérie française

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