L'épopée du 6e B.P.C. à Tu-Lê (2)
Le point d'appui de Nghia-Lô-Ville tenait encore et les combats faisaient rage, mais le lendemain à l'aube, lorsque apparut dans le ciel le premier avion de transport chargé de parachuter des munitions et du plasma sanguin réclamés d'urgence, le drapeau français ne flottait plus sur les ruines fumantes de Nghia-Lô. Le principal point d'appui français en pays T'ai venait de tomber en 24 heures et, à présent, il était évident que tous les petits postes à l'ouest et au nord de Nghia-Lô seraient également anéantis sans qu'on pût les secourir, à moins que leurs garnisons ne puissent se replier à temps et atteindre la Rivière Noire avant l'ennemi.
Une fois de plus, le haut-commandement français voyait poindre à l'horizon une menace qui lui rappelait le désastre de Cao-Bang. La décision fut prise d'immoler un bataillon de parachutistes en le jetant en travers de l'avance ennemie avec mission de la retarder par d'énergiques combats d'arrière garde: afin de permettre aux troupes moins mobiles mais numériquement supérieures d'effectuer leur repli jusqu'à la Rivière Noire. On ne se faisait aucune illusion sur les chances de survie des parachutistes lancés dans une telle opération mais, pour peu qu'ils réussissent à tenir suffisamment longtemps, leur sacrifice valait la peine d'être consenti. La décision fut prise à Hanoï et le 6e BPC du commandant Bigeard fut choisi pour accomplir cette mission.
Le 15 octobre, le bataillon reçut l'ordre de se tenir prêt et ce soir-là le colonel Gilles, commandant les troupes aéroportées, pria le Père Jeandel, aumônier des parachutistes, de se préparer à partir en opération le lendemain à 5 h 30 ;
- Et combien de temps durera la mission ? demanda l'aumônier.
- Je ne sais pas, répondit le colonel, mais prenez toujours votre autel portatif; si elle se prolonge on vous parachutera du vin de messe et des hosties ! Bonne chance.
Le 16 octobre 1952 à 11 h 20, un premier groupe de quinze Dakotas décollait d'Hanoï pour se rendre à Tu-Lê, à trente kilomètres au nord-ouest de Nghia-Lô. Une deuxième vague de Dakotas devait décoller à 14 h 30. Comme à son habitude, Bigeard avait pris place à bord de l'appareil de tête. Les hommes avaient le visage grave ; les plaisanteries coutumières n'étaient pas de mise.
A présent, ils savaient leur destination et le but de leur mission et ils n'ignoraient pas que seul un petit nombre d'entre eux en reviendrait. En tenue camouflée de parachutiste, le Père Jeandel, reconnaissable au petit Christ en argent sur croix noire qui battait sur sa poitrine au-dessus du parachute ventral, avait trouvé place dans l'avion auprès du commandant Bigeard et, sur ses épaules, au-dessus du paquetage, il avait arrimé le coffret de son autel portatif. L'aumônier faisait partie du "stick" de commandement et sauta comme les autres. En dessous, il y avait Tu Lê ; une série de petites buttes allongées qu'entouraient des mamelons couverts de jungle.
Situé au milieu de la petite plaine, le poste n'était guère composé que d'une tour d'apparence médiévale, entouré d'une dizaine de lacis de fils de fer barbelés et doté de quelques tranchées reliant entre eux cinq emplacements de mitrailleuses. Le chef de poste, un homme doué du sens de l'ordre, avait inscrit avec des dalles de pierre, en lettres de deux mètres de haut, le nom du poste au flanc d'une des collines. La plaine avait à peu près six kilomètres de longueur et un mauvais chemin reliait le poste à un village méo. De quelque point de vue que l'on se plaçat, cette cuvette était bien la plus belle des souricières qu'on pût imaginer pour une bataille sans espoir.
La première vague de parachutistes toucha terre à 13 h suivie à 16 h par le reste du bataillon. Les hommes s'attaquèrent immédiatement à la préparation de leurs positions de combat en vue de la bataille imminente. Le bataillon était formé de soldats d'élite, français ou vietnamiens, qui entendaient vendre leur peau le plus cher possible.
Le 17 octobre, une première patrouille du 6e BPC prit contact avec trois éléments de la Division 312 à environ 8 kilomètres de Tu-Lê. Cette même nuit, les hommes du bataillon suivirent en silence et à distance les péripéties de l'agonie de Nghia-Lô, à trente kilomètres au sud-est de leur position. Le canon tonnait et les lueurs de la bataille étaient visibles à Tu-Lê.
A 18 h le lendemain, I'ennemi atteignit les deux crêtes qui flanquaient la cuvette au sud et à l'est. La veille, le 1er Bataillon de montagnards T'aï avait amorcé sa retraite vers le nord-est. Le 17e Tabor marocain et le 3e Bataillon du 1er Régiment de Tirailleurs marocains à leur tour décrochaient en direction de la Rivière Noire.
Cependant à une vingtaine de kilomètres en direction du sud-est, près de Gia-Hoi, une compagnie de tirailleurs, complètement isolée, se débattait désespérément contre les embuscades de l'ennemi et tentait de rejoindre Tu-Lê. Si Bigeard n'avait pas décidé d'attendre la compagnie de Gia-Hoi, il se peut que le 6e BPC ait pu se retirer de Tu-Lê sans être encerclé. Il reste néanmoins établi que lorsqu'il reçut le 19 octobre à 21 h, l'autorisation d'Hanoï de se replier à son tour, Bigeard décida de retarder son départ jusqu'au lendemain matin pour permettre à la compa gnie de Gia-Hoi de faire sa jonction. Quoi qu'il en soit, amorcer une retraite par nuit noire eût peut-être également abouti à la rapide dispersion des moyens du 6e BPC
Le 19, le ciel au-dessus de Tu-Lê fut plutôt maussade. Comme il arrive souvent dans cette région du Haut-Tonkin, le "crachin sec" avait empêché l'aviation de reconnaissance et de chasse d'effectuer ses missions d'appui au-dessus du pays T'ai. Toutefois, et par pure chance, un chasseur-bombardier en maraude découvrit une colonne de 600 soldats viet-minh se dirigeant sur Tu-Lé et la mitrailla. Les pertes subies ne représentaient pour le Viet-Minh qu'une goutte d'eau dans la masse étant donné les milliers d'hommes qui à présent convergeaient sur Tu-Lê. Le sort du 6e BPC était joué.
Vers 3 h, ce 20 octobre, l'habituel "matraquage" au mortier marqua le prélude de l'attaque viet et les parachutistes se terrèrent pour attendre l'assaut. Par deux fois les assauts ennemis furent repoussés. Lorsque naquit l'aube, les hommes de Bigeard tenaient encore toutes leurs positions ainsi que le beffroi du poste. Ce jour-là encore, le temps était défavorable aux Français; de gros cumulus bouchaient le ciel au-dessus de la cuvette et interdisaient toute intervention de l'aviation. Le 6e BPC était bel et bien seul et ne pouvait compter que ses propres forces.
Il devenait désormais évident qu'il ne servait plus à rien de continuer à résister à Tu-Lê : s'accrocher à la position équivalait à condamner à mort le bataillon tout entier et, de surcroît, l'ennemi se contenterait de poursuivre sa marche de part et d'autre du hérisson tout en le bloquant grâce à quelques bataillons. Il avait employé cette tactique précédemment contre de nombreux autres postes et il userait de la même manoeuvre face à bien d'autres encore.
Mais il y avait le problème des blessés. Les parachutistes s'étaient fait une tradition de ne jamais abandonner leurs blessés. En tant qu'unité d'élite, les parachutistes étaient particulièrement haïs de l'adversaire qui souvent avait torturé avant de les achever les paras tombés entre ses mains. Le bataillon avait déjà cinq blessés graves, qui devaient étre brancardés. Bigeard prit donc les dispositions nocessaires pour les évacuer avec le reste de ses hommes en direction de la Rivière Noire.
On alloua à chaque civière quatre équipes de deux hommes chargés d'en assurer la protection et le portage. La pente abrupte des fameux sentiers méo, qui escaladaient tout droit les collines et les descendaient jusqu'à pic sur l'autre versant et la chaleur tropicale si humide en cette région, exténuaient en moins de quinze minutes une équipe de porteurs d'autant plus que chaque civière pesait dans les cent kilos. Le même effort était exigé des servants des mortiers et autres armes collectives ainsi que des parachutistes chargés du transport du matériel radio. Chaque parachutiste, y compris les officiers, portait donc, outre son paquetage, une charge supplémentaire.
La mise en route s'effectua avec une aisance imprévue; pour quelque raison connue d'eux seuls, les Viet-Minh avaient rompu le contact avec la cuvette, et la première ligne de crêtes fut franchie sans que le bataillon fût intercepté. Un détachement d'avant-garde, qui précèdait d'un iour le bataillon, s'était porté en avant jusqu'au col de Tu-Lé ; il signala par radio qu'il n'avait pas eu de contact avec l'ennemi. Apparemment, la chance, cette fois du moins, souriait aux Francais. En fait, le Viet-Minh avait tout simplement choisi son heure; plutôt que d'essuyer de lourdes pertes au début d'une offensive en livrant combat là où les Français pouvaient au moins tirer un rendement maximum de leurs armes automatiques, les Viets avaient laissé le bataillon quitter sa position retranchée et s'étirer sur une mauvaise piste afin de i'attaquer et de le déchiqueter à loisir. Le 6e BPC s'engagea ainsi tout droit dans une embuscade d'envergure que l'ennemi lui tendait entre le col de Tu-Lê et la première chaîne de montagnes. La densité du feu sous lequel le bataillon fut pris était sans exemple jusque-là dans la campagne d'Indochine. Le lieutenant Trapp, qui commandait l'arrière-garde et fut fait prisonnier au cours de l'engagement, déclara plus tard que les hommes de la Division 312 disposaient d'une mitrailleuse légère par groupe de dix, d'un fusil-mitrailleur par escouade de cinq, et d'un grand nombre de mitrailleuses lourdes. Les deux compagnies d'arrière garde furent vite submergées mais leur résistance n'en sauva pas moins le reste de la colonne, y compris le commandant Bigeard. Sans cesse harcelés par l'ennemi, presque submergés à plusieurs reprises, les survivants de la colonne Bigeard luttèrent avec la force du désespoir pour gagner l'ennemi de vitesse dans la course vers la Rivière Noire. Les parachutistes en atteignirent les berges le 22, aprés avoir perdu les trois cinquièmes de l'effectif du bataillon et couvert soixante kilomètres à travers la jungle en moins de quarante-huit heures. Ils étaient épuisés, sales et déguenillés, grelottants de paludisme et couverts de sangsues. Mals ils représentaient encore une unité constituée... et ils ramenaient tous leurs blessés, à l'exception de ceux qui avaient été faits prisonniers au col de Tu-Lê.
Autour de Tu-Lê gisaient plus de cent blessés. Le Père Jeandel était resté auprès d'eux dans l'espoir de pouvoir leur porter un secours quelconque mais, pour beaucoup d'entre eux, aucun secours ne pouvait arriver en temps utile. Le Viet-Minh se désintéressa totalement d'eux; ils gisaient côte à côte dans la boue; leurs affreuses plaies exposées à l'air ; gémissant doucement, ils imploraient de leurs camarades plus valides une goutte d'eau ou simplement qu'on les achevât. Mais l'ennemi sépara rapidement les prisonniers valides de ceux destinés à mourir sur place. Un officier français tombé aux mains de l'ennemi au col de Tu-Lê et qui passa près des blessés trois jours plus tard devait laisser un récit dantesque du bourbier où gisaient encore les agonisants pêle-mêle avec des cadavres qui commençaient déjà à se décomposer sous l'implacable soleil tropical - avec les rats et les vautours s'affairant non seulement sur les morts mais aussi sur ceux qui ne l'étaient pas encore mais qui n'avaient plus la force de se défendre. Certains parachutistes blessés agonisèrent pendant cinq jours avant de mourir.
Pour les 110 parachutistes indemnes ou légèrement blessés faits prisonniers le 20 octobre 1952 au poste ou au col de Tu-Lê, un véritable calvaire commençait: la marche vers les camps de prisonniers de la jungle nord-vietnamienne. QUATRE seulement d'entre eux, dont le Père Jeandel, sortirent vivants des camps viet-minh en août 1954.
Pour permettre à la colonne Bigeard de gagner les quelques précieuses heures nécessaires à son repli vers la Rivière Noire, après la sanglante embuscade subie par le 6e BPC au col de Tu-Lé, une nouvelle action retardatrice était indispensable. Le choix de Bigeard se porta sur le petit poste de Muong-Chên, situé à 33 kilomètres de Nghia-Lô et dont la garnison était composée de 80 volontaires T'ai de la 284e Compagnie de supplétifs locaux, commandés par l'adjudant-chef Peyrol et encadré par trois autres sous-officiers français. Le 20 octobre au soir, la colonne Bigeard atteignit Muong-Chên, situé au sommet d'une colline qui défendait le chemin menant à la Rivière Noire. La position était composée d'un blockhaus en rondins, de deux petits baraquements et d'un autre blockhaus encore inachevé. Ne disposant pas d'assez de fils de fer barbelés, Peyrol et ses hommes avaient construit des haies de bambous acérés. Conçu à l'origine pour abriter de simples forces de police, le poste n'avait rien du point d'appui solide destiné à endiguer une forte attaque ennemie. Mais c'était là justement la mission que Bigeard allait confier à l'adjudant-chef Peyrol.
- "Ecoutez, Peyrol", expliqua Bigeard, "J'ai avec moi cinq cents paras et notre mission est de retarder l'avance ennemie pour permettre l'acheminement de nos unités vers la Rivière Noire. Les Viets ont une heure de retard sur nous et il nous faut une avance supplémentaire de trois heures. Vous allez nous les donner, ces trois heures ! C'est le sacrifice de vos deux sections en échange de mon bataillon et de plusieurs autres postes du pays T'ai. Si vous tenez au moins trois heures nous aurons une chance de passer".
Peyrol, un homme de trente-quatre ans, avala sa salive. Avec ses 80 T'ai contre le gros de la Division 312 il n'aurait pas la moindre chance de s'en tirer. Et chez lui, à Verdun, on célébrait aujourd'hui même, l'anniversaire de sa fillette. Il avait même emporté à Muong-Chên une bouteille de champagne pour la circonstance. Du champagne tiède, bien sûr, mais du champagne quand même. Bon, on la boirait un autre jour, si autre jour il y avait.
- Bien, mon commandant, répondit Peyrol.
- Merci, ajouta Bigeard, je savais que je pouvais compter sur vous.
Côte à côte, l'officier et l'adjudant-chef ressortirent dans le crépuscule; un peu partout les parachutistes s'étaient allongés à même le sol pour se reposer; ils ne prenaient pas la peine de dessangler ieurs paquetages, car ils savaient qu'il leur faudrait repartir d'une minute à l'autre, lourdement chargés de leur ravitaillement, de leurs chargeurs et de leurs blessés.
A 18 h 15 le dernier parachutiste en tenue léopard avait quitté Muong-Chên en direction de l'ouest. L'adjudant-chef Peyrol et le sergent Cheyron se mirent à prendre les mesures nécessaires pour que Bigeard disposât de trois heures de plus. Les partisans T'ai creusaient sans mot dire des nids de fusil-mitrailleur, achevaient d'aménager quelques boyaux reliant les emplacements de tir, et remplissaient de sable des sacs de protection en osier, que les récentes pluies avaient tassés. On ne les avait pas renseignés sur la mission qu'ils auraient à remplir et pourtant grâce à ce mystérieux "téléphone de la brousse" qui fonctionne si bien dans les pays où la population est pratiquement illettrée, ils savaient que de trés importantes forces ennemies approchaient; en bons chasseurs habitués depuis leur plus jeune âge à traquer le gibier, ils avaient évalué leurs propres chances de s'en tirer avec autant de précision que l'avait fait le commandant français.
Moins d'une heure après le départ des parachutistes, les premiers obus des mortiers viets commencèrent à pleuvoir sur Muong-Chên. Une fois de plus, l'ennemi réussit à investir le poste à distance de tir sans éveiller l'attention des patrouilles que la garnison avait lancées pour surveiller les voies d'accès probables. Le service de renseignements viet, ou ses patrouilles d'avant-garde, avaient comme d'habitude effectué un excellent travail. Profitant d'un léger pli du terrain qui les abritait du tir des armes automatiques, I'ennemi se lança à l'assaut du blockhaus sud. Cette attaque fut suivie de plusieurs vagues de fantassins, armés uniquement de grenades qui submergèrent le fortin inachevé. Ils firent d'abord sauter les barbelés puis les palissades de bambous et enfin tuèrent les servants des fusils mitrailleurs. La première vague de grenadiers lancée contre cet abri essuya de lourdes pertes mais les vagues suivantes apparurent aussitôt : les hommes enjambaient les morts et les blessés et se jetaient en avant.
En dépit de la violence de l'attaque, le petit poste de Muong-Chên, brûlant en partie et à demi écrasé, tenait encore trois heures plus tard. Cependant, à 22 heures la situation était devenue désespérée; toutes les armes automatiques étaient soit hors de combat, soit à court de munitions et la garnison se trouvait littéralement étouffée par le poids des morts et blessés ennemis qui submergeaient les tranchées et les positions de tir. La capture ou l'anéantissement sur place des derniers survivants de Muong-Chên ne retardersit plus d'une seconde la marche de l'ennemi. Après avoir piégé la dernière casemate, ainsi que la soute à munitions, Peyrol ordonna une sortie dans l'espoir de franchir les lignes. Tirant à feu continu de toutes leurs armes, les hommes s'élançaient vers un sentier que Peyrol avait récemment fait tailler dans la jungle et qui de ce fait n'était pas connu de l'ennemi. La prévoyance de l'adjudant-chef fut payante et à couvert de la nuit noire, les T'ai connaissent mieux les lieux que leurs adversaires, l'obscurité bienveillante les dissimula.
Lorsqu'ils se comptèrent, à l'aube, ils découvrirent qu'ils étaient 43, dont trois Français et quarante T'ai. Une partie de cache-cache dont la mort était l'enjeu commençait pour eux, car les Viet-Minh avaient lancé deux compagnies à leur poursuite.
Cette chasse allait durer douze jours et s'étendre sur près de 200 kilomètres de jungle. Peyrol et ses hommes eurent à escalader des chaînes de 2 600 mètres; à traverser à la nage des rivières - tâche d'autant plus difficile que le sergent Cheyron ne savait pas nager. Le soldat Destaminil marchait pieds nus, I'enflure de ses pieds ensanglantés ne lui permettant plus d'enfiler ses bottes.
Enfin, le 5 novembre, ils escaladèrent une dernière chaîne et au-dessus d'eux le ciel bleuit à mesure que les frondaisons se faisaient moins épaisses Le supplétif T'ai qui marchait en éclaireur s'arrêta et fit signe aux autres.
- La Rivière Noire ! dit-il.
C'était bien la Rivière Noire, elle roulait des eaux brûnatres, elle était rapide et traîtresse - mais atteindre l'autre berge signifiait retrouver la sécurité. Il leur fallait encore dégringoler dans la jungle le long des pentes abruptes - et ce genre de descente est plus harassant qu'une ascension - ils avançaient, tombaient, roulaient plus qu'ils ne marchaient et, vers 16 heures, ce jour-là, ils atteignirent le fond de la vallée. La Providence les secourut une fois de plus, elle se présenta sous les traits d'un T'ai d'une tribu amie.
- Impossible de passer la rivière de jour, leur dit il, cachez-vous sous le couvert pour attendre la nuit. Les patrouilles viets sillonnent la rive mais les vôtres tiennent encore l'autre berge. Restez cachés jusqu'à la tombée du jour; je vous apporterai du riz et je vous guiderai.
Pouvait-on faire confiance à cet homme ? Les supplétifs eux-mêmes n'en savaient rien. Le Viet-Minh offrait de fortes primes à qui les aidait à s'emparer d'isolés et à leur prendre leurs armes; les primes étaient encore plus fortes lorsqu'il s'agissait de postes émetteurs. S'il les livrait, le T'aï serait riche jus qu'a la fin de ses jours. Peyrol et ses hommes étaient trop à bout pour ne pas se montrer fatalistes.
Une fois la nuit tombée, le Tai les rejoignit; il était porteur d'un panier de riz gluant, I'aliment de base du montagnard. Les hommes l'avalèrent goulûment et burent à grandes gorgées l'eau bourbeuse de la rivière, mais le T'ai déconseilla formellement à Peyrol de tenter la traversée cette nuit-là.
- Les Français ne sont plus en position le long de l'autre berge, dit-il, il y a des patrouilles viets même de l'autre côté. Attendez demain et je découvrirai le meilleur passage et vous procurerai des radeaux; les eaux de la rivière sont trop rapides pour que vous puissiez traverser à la nage.
Certains pleuraient presque de désespoir; se trouver si près du salut et ne pas pouvoir l'atteindre ! Cependant, que pouvaient-ils faire d'autre que d'attendre ? Une fois de plus, ils se couchèrent à même le sol humide et froid de la jungle. Le lendemain, un petit Morane, qui effectuait une reconnaissance au-dessus de la rivière, attira Peyrol et ses hommes hors du couvert; ils ne pouvaient se retenir, ils criaient et brandissaient le drapeau du poste de Muong-Chên qu'ils avaient emporté avec eux. L'avion perdit de l'altitude et leur jeta une boite lestée contenant un message : "Vous avons vu. Rentrez votre drapeau. Restez à couvert. Nous prévenons les copains de l'autre bord. Bonne chance".
Le soir du même jour, Peyrol et ses hommes, grâce au fidèle T'ai, purent arracher quelques planches d'une hutte abandonnée et construire des radeaux de fortune à bord desquels ils traversèrent la rivière. Sans abandonner ni leurs armes, ni le poste de radio ils atteignirent l'autre rive.
Des silhouettes sombres émergèrent de la forêt à proximité du point où ils venaient de toucher terre. Une subite et ultime angoisse agrippa Peyrol et ses hommes et les fit se saisir de leurs mitraillettes et grenades à la main, mais une voix bien française les héla. Le poste de Muong-Bu, le plus proche de leur position, avait été alerté par le Morane et avait envoyé au-devant d'eux une colonne de secours.
Toutes les émotions qu'ils avaient refoulées depuis tant de jours, I'épuisement physique et nerveux consécutif aux épreuves endurées depuis deux semaines, les submergèrent d'un coup ; Peyrol et ses hommes s'effondrèrent littéralement sur le sol, pleurant comme des enfants, incapables de faire un pas de plus. Ils avaient été portés disparus et Bigeard avait même demandé l'attribution de citations à titre posthume pour leur vaillant combat d'arrière garde au poste de Muong-Chên.
Sur les 84 hommes que comptait la garnison de Muong-Chên, seize seulement atteignirent la Rivière Noire.
Récit de Bernard Fall
Extrait de "Guerres d'Indochine", "France 1946/54, Amérique 1957/..." ed. J'ai Lu)
Une fois de plus, le haut-commandement français voyait poindre à l'horizon une menace qui lui rappelait le désastre de Cao-Bang. La décision fut prise d'immoler un bataillon de parachutistes en le jetant en travers de l'avance ennemie avec mission de la retarder par d'énergiques combats d'arrière garde: afin de permettre aux troupes moins mobiles mais numériquement supérieures d'effectuer leur repli jusqu'à la Rivière Noire. On ne se faisait aucune illusion sur les chances de survie des parachutistes lancés dans une telle opération mais, pour peu qu'ils réussissent à tenir suffisamment longtemps, leur sacrifice valait la peine d'être consenti. La décision fut prise à Hanoï et le 6e BPC du commandant Bigeard fut choisi pour accomplir cette mission.
Le 15 octobre, le bataillon reçut l'ordre de se tenir prêt et ce soir-là le colonel Gilles, commandant les troupes aéroportées, pria le Père Jeandel, aumônier des parachutistes, de se préparer à partir en opération le lendemain à 5 h 30 ;
- Et combien de temps durera la mission ? demanda l'aumônier.
- Je ne sais pas, répondit le colonel, mais prenez toujours votre autel portatif; si elle se prolonge on vous parachutera du vin de messe et des hosties ! Bonne chance.
Le 16 octobre 1952 à 11 h 20, un premier groupe de quinze Dakotas décollait d'Hanoï pour se rendre à Tu-Lê, à trente kilomètres au nord-ouest de Nghia-Lô. Une deuxième vague de Dakotas devait décoller à 14 h 30. Comme à son habitude, Bigeard avait pris place à bord de l'appareil de tête. Les hommes avaient le visage grave ; les plaisanteries coutumières n'étaient pas de mise.
A présent, ils savaient leur destination et le but de leur mission et ils n'ignoraient pas que seul un petit nombre d'entre eux en reviendrait. En tenue camouflée de parachutiste, le Père Jeandel, reconnaissable au petit Christ en argent sur croix noire qui battait sur sa poitrine au-dessus du parachute ventral, avait trouvé place dans l'avion auprès du commandant Bigeard et, sur ses épaules, au-dessus du paquetage, il avait arrimé le coffret de son autel portatif. L'aumônier faisait partie du "stick" de commandement et sauta comme les autres. En dessous, il y avait Tu Lê ; une série de petites buttes allongées qu'entouraient des mamelons couverts de jungle.
Situé au milieu de la petite plaine, le poste n'était guère composé que d'une tour d'apparence médiévale, entouré d'une dizaine de lacis de fils de fer barbelés et doté de quelques tranchées reliant entre eux cinq emplacements de mitrailleuses. Le chef de poste, un homme doué du sens de l'ordre, avait inscrit avec des dalles de pierre, en lettres de deux mètres de haut, le nom du poste au flanc d'une des collines. La plaine avait à peu près six kilomètres de longueur et un mauvais chemin reliait le poste à un village méo. De quelque point de vue que l'on se plaçat, cette cuvette était bien la plus belle des souricières qu'on pût imaginer pour une bataille sans espoir.
La première vague de parachutistes toucha terre à 13 h suivie à 16 h par le reste du bataillon. Les hommes s'attaquèrent immédiatement à la préparation de leurs positions de combat en vue de la bataille imminente. Le bataillon était formé de soldats d'élite, français ou vietnamiens, qui entendaient vendre leur peau le plus cher possible.
Le 17 octobre, une première patrouille du 6e BPC prit contact avec trois éléments de la Division 312 à environ 8 kilomètres de Tu-Lê. Cette même nuit, les hommes du bataillon suivirent en silence et à distance les péripéties de l'agonie de Nghia-Lô, à trente kilomètres au sud-est de leur position. Le canon tonnait et les lueurs de la bataille étaient visibles à Tu-Lê.
A 18 h le lendemain, I'ennemi atteignit les deux crêtes qui flanquaient la cuvette au sud et à l'est. La veille, le 1er Bataillon de montagnards T'aï avait amorcé sa retraite vers le nord-est. Le 17e Tabor marocain et le 3e Bataillon du 1er Régiment de Tirailleurs marocains à leur tour décrochaient en direction de la Rivière Noire.
Cependant à une vingtaine de kilomètres en direction du sud-est, près de Gia-Hoi, une compagnie de tirailleurs, complètement isolée, se débattait désespérément contre les embuscades de l'ennemi et tentait de rejoindre Tu-Lê. Si Bigeard n'avait pas décidé d'attendre la compagnie de Gia-Hoi, il se peut que le 6e BPC ait pu se retirer de Tu-Lê sans être encerclé. Il reste néanmoins établi que lorsqu'il reçut le 19 octobre à 21 h, l'autorisation d'Hanoï de se replier à son tour, Bigeard décida de retarder son départ jusqu'au lendemain matin pour permettre à la compa gnie de Gia-Hoi de faire sa jonction. Quoi qu'il en soit, amorcer une retraite par nuit noire eût peut-être également abouti à la rapide dispersion des moyens du 6e BPC
Le 19, le ciel au-dessus de Tu-Lê fut plutôt maussade. Comme il arrive souvent dans cette région du Haut-Tonkin, le "crachin sec" avait empêché l'aviation de reconnaissance et de chasse d'effectuer ses missions d'appui au-dessus du pays T'ai. Toutefois, et par pure chance, un chasseur-bombardier en maraude découvrit une colonne de 600 soldats viet-minh se dirigeant sur Tu-Lé et la mitrailla. Les pertes subies ne représentaient pour le Viet-Minh qu'une goutte d'eau dans la masse étant donné les milliers d'hommes qui à présent convergeaient sur Tu-Lê. Le sort du 6e BPC était joué.
Vers 3 h, ce 20 octobre, l'habituel "matraquage" au mortier marqua le prélude de l'attaque viet et les parachutistes se terrèrent pour attendre l'assaut. Par deux fois les assauts ennemis furent repoussés. Lorsque naquit l'aube, les hommes de Bigeard tenaient encore toutes leurs positions ainsi que le beffroi du poste. Ce jour-là encore, le temps était défavorable aux Français; de gros cumulus bouchaient le ciel au-dessus de la cuvette et interdisaient toute intervention de l'aviation. Le 6e BPC était bel et bien seul et ne pouvait compter que ses propres forces.
Il devenait désormais évident qu'il ne servait plus à rien de continuer à résister à Tu-Lê : s'accrocher à la position équivalait à condamner à mort le bataillon tout entier et, de surcroît, l'ennemi se contenterait de poursuivre sa marche de part et d'autre du hérisson tout en le bloquant grâce à quelques bataillons. Il avait employé cette tactique précédemment contre de nombreux autres postes et il userait de la même manoeuvre face à bien d'autres encore.
Mais il y avait le problème des blessés. Les parachutistes s'étaient fait une tradition de ne jamais abandonner leurs blessés. En tant qu'unité d'élite, les parachutistes étaient particulièrement haïs de l'adversaire qui souvent avait torturé avant de les achever les paras tombés entre ses mains. Le bataillon avait déjà cinq blessés graves, qui devaient étre brancardés. Bigeard prit donc les dispositions nocessaires pour les évacuer avec le reste de ses hommes en direction de la Rivière Noire.
On alloua à chaque civière quatre équipes de deux hommes chargés d'en assurer la protection et le portage. La pente abrupte des fameux sentiers méo, qui escaladaient tout droit les collines et les descendaient jusqu'à pic sur l'autre versant et la chaleur tropicale si humide en cette région, exténuaient en moins de quinze minutes une équipe de porteurs d'autant plus que chaque civière pesait dans les cent kilos. Le même effort était exigé des servants des mortiers et autres armes collectives ainsi que des parachutistes chargés du transport du matériel radio. Chaque parachutiste, y compris les officiers, portait donc, outre son paquetage, une charge supplémentaire.
La mise en route s'effectua avec une aisance imprévue; pour quelque raison connue d'eux seuls, les Viet-Minh avaient rompu le contact avec la cuvette, et la première ligne de crêtes fut franchie sans que le bataillon fût intercepté. Un détachement d'avant-garde, qui précèdait d'un iour le bataillon, s'était porté en avant jusqu'au col de Tu-Lé ; il signala par radio qu'il n'avait pas eu de contact avec l'ennemi. Apparemment, la chance, cette fois du moins, souriait aux Francais. En fait, le Viet-Minh avait tout simplement choisi son heure; plutôt que d'essuyer de lourdes pertes au début d'une offensive en livrant combat là où les Français pouvaient au moins tirer un rendement maximum de leurs armes automatiques, les Viets avaient laissé le bataillon quitter sa position retranchée et s'étirer sur une mauvaise piste afin de i'attaquer et de le déchiqueter à loisir. Le 6e BPC s'engagea ainsi tout droit dans une embuscade d'envergure que l'ennemi lui tendait entre le col de Tu-Lê et la première chaîne de montagnes. La densité du feu sous lequel le bataillon fut pris était sans exemple jusque-là dans la campagne d'Indochine. Le lieutenant Trapp, qui commandait l'arrière-garde et fut fait prisonnier au cours de l'engagement, déclara plus tard que les hommes de la Division 312 disposaient d'une mitrailleuse légère par groupe de dix, d'un fusil-mitrailleur par escouade de cinq, et d'un grand nombre de mitrailleuses lourdes. Les deux compagnies d'arrière garde furent vite submergées mais leur résistance n'en sauva pas moins le reste de la colonne, y compris le commandant Bigeard. Sans cesse harcelés par l'ennemi, presque submergés à plusieurs reprises, les survivants de la colonne Bigeard luttèrent avec la force du désespoir pour gagner l'ennemi de vitesse dans la course vers la Rivière Noire. Les parachutistes en atteignirent les berges le 22, aprés avoir perdu les trois cinquièmes de l'effectif du bataillon et couvert soixante kilomètres à travers la jungle en moins de quarante-huit heures. Ils étaient épuisés, sales et déguenillés, grelottants de paludisme et couverts de sangsues. Mals ils représentaient encore une unité constituée... et ils ramenaient tous leurs blessés, à l'exception de ceux qui avaient été faits prisonniers au col de Tu-Lê.
Autour de Tu-Lê gisaient plus de cent blessés. Le Père Jeandel était resté auprès d'eux dans l'espoir de pouvoir leur porter un secours quelconque mais, pour beaucoup d'entre eux, aucun secours ne pouvait arriver en temps utile. Le Viet-Minh se désintéressa totalement d'eux; ils gisaient côte à côte dans la boue; leurs affreuses plaies exposées à l'air ; gémissant doucement, ils imploraient de leurs camarades plus valides une goutte d'eau ou simplement qu'on les achevât. Mais l'ennemi sépara rapidement les prisonniers valides de ceux destinés à mourir sur place. Un officier français tombé aux mains de l'ennemi au col de Tu-Lê et qui passa près des blessés trois jours plus tard devait laisser un récit dantesque du bourbier où gisaient encore les agonisants pêle-mêle avec des cadavres qui commençaient déjà à se décomposer sous l'implacable soleil tropical - avec les rats et les vautours s'affairant non seulement sur les morts mais aussi sur ceux qui ne l'étaient pas encore mais qui n'avaient plus la force de se défendre. Certains parachutistes blessés agonisèrent pendant cinq jours avant de mourir.
Pour les 110 parachutistes indemnes ou légèrement blessés faits prisonniers le 20 octobre 1952 au poste ou au col de Tu-Lê, un véritable calvaire commençait: la marche vers les camps de prisonniers de la jungle nord-vietnamienne. QUATRE seulement d'entre eux, dont le Père Jeandel, sortirent vivants des camps viet-minh en août 1954.
Pour permettre à la colonne Bigeard de gagner les quelques précieuses heures nécessaires à son repli vers la Rivière Noire, après la sanglante embuscade subie par le 6e BPC au col de Tu-Lé, une nouvelle action retardatrice était indispensable. Le choix de Bigeard se porta sur le petit poste de Muong-Chên, situé à 33 kilomètres de Nghia-Lô et dont la garnison était composée de 80 volontaires T'ai de la 284e Compagnie de supplétifs locaux, commandés par l'adjudant-chef Peyrol et encadré par trois autres sous-officiers français. Le 20 octobre au soir, la colonne Bigeard atteignit Muong-Chên, situé au sommet d'une colline qui défendait le chemin menant à la Rivière Noire. La position était composée d'un blockhaus en rondins, de deux petits baraquements et d'un autre blockhaus encore inachevé. Ne disposant pas d'assez de fils de fer barbelés, Peyrol et ses hommes avaient construit des haies de bambous acérés. Conçu à l'origine pour abriter de simples forces de police, le poste n'avait rien du point d'appui solide destiné à endiguer une forte attaque ennemie. Mais c'était là justement la mission que Bigeard allait confier à l'adjudant-chef Peyrol.
- "Ecoutez, Peyrol", expliqua Bigeard, "J'ai avec moi cinq cents paras et notre mission est de retarder l'avance ennemie pour permettre l'acheminement de nos unités vers la Rivière Noire. Les Viets ont une heure de retard sur nous et il nous faut une avance supplémentaire de trois heures. Vous allez nous les donner, ces trois heures ! C'est le sacrifice de vos deux sections en échange de mon bataillon et de plusieurs autres postes du pays T'ai. Si vous tenez au moins trois heures nous aurons une chance de passer".
Peyrol, un homme de trente-quatre ans, avala sa salive. Avec ses 80 T'ai contre le gros de la Division 312 il n'aurait pas la moindre chance de s'en tirer. Et chez lui, à Verdun, on célébrait aujourd'hui même, l'anniversaire de sa fillette. Il avait même emporté à Muong-Chên une bouteille de champagne pour la circonstance. Du champagne tiède, bien sûr, mais du champagne quand même. Bon, on la boirait un autre jour, si autre jour il y avait.
- Bien, mon commandant, répondit Peyrol.
- Merci, ajouta Bigeard, je savais que je pouvais compter sur vous.
Côte à côte, l'officier et l'adjudant-chef ressortirent dans le crépuscule; un peu partout les parachutistes s'étaient allongés à même le sol pour se reposer; ils ne prenaient pas la peine de dessangler ieurs paquetages, car ils savaient qu'il leur faudrait repartir d'une minute à l'autre, lourdement chargés de leur ravitaillement, de leurs chargeurs et de leurs blessés.
A 18 h 15 le dernier parachutiste en tenue léopard avait quitté Muong-Chên en direction de l'ouest. L'adjudant-chef Peyrol et le sergent Cheyron se mirent à prendre les mesures nécessaires pour que Bigeard disposât de trois heures de plus. Les partisans T'ai creusaient sans mot dire des nids de fusil-mitrailleur, achevaient d'aménager quelques boyaux reliant les emplacements de tir, et remplissaient de sable des sacs de protection en osier, que les récentes pluies avaient tassés. On ne les avait pas renseignés sur la mission qu'ils auraient à remplir et pourtant grâce à ce mystérieux "téléphone de la brousse" qui fonctionne si bien dans les pays où la population est pratiquement illettrée, ils savaient que de trés importantes forces ennemies approchaient; en bons chasseurs habitués depuis leur plus jeune âge à traquer le gibier, ils avaient évalué leurs propres chances de s'en tirer avec autant de précision que l'avait fait le commandant français.
Moins d'une heure après le départ des parachutistes, les premiers obus des mortiers viets commencèrent à pleuvoir sur Muong-Chên. Une fois de plus, l'ennemi réussit à investir le poste à distance de tir sans éveiller l'attention des patrouilles que la garnison avait lancées pour surveiller les voies d'accès probables. Le service de renseignements viet, ou ses patrouilles d'avant-garde, avaient comme d'habitude effectué un excellent travail. Profitant d'un léger pli du terrain qui les abritait du tir des armes automatiques, I'ennemi se lança à l'assaut du blockhaus sud. Cette attaque fut suivie de plusieurs vagues de fantassins, armés uniquement de grenades qui submergèrent le fortin inachevé. Ils firent d'abord sauter les barbelés puis les palissades de bambous et enfin tuèrent les servants des fusils mitrailleurs. La première vague de grenadiers lancée contre cet abri essuya de lourdes pertes mais les vagues suivantes apparurent aussitôt : les hommes enjambaient les morts et les blessés et se jetaient en avant.
En dépit de la violence de l'attaque, le petit poste de Muong-Chên, brûlant en partie et à demi écrasé, tenait encore trois heures plus tard. Cependant, à 22 heures la situation était devenue désespérée; toutes les armes automatiques étaient soit hors de combat, soit à court de munitions et la garnison se trouvait littéralement étouffée par le poids des morts et blessés ennemis qui submergeaient les tranchées et les positions de tir. La capture ou l'anéantissement sur place des derniers survivants de Muong-Chên ne retardersit plus d'une seconde la marche de l'ennemi. Après avoir piégé la dernière casemate, ainsi que la soute à munitions, Peyrol ordonna une sortie dans l'espoir de franchir les lignes. Tirant à feu continu de toutes leurs armes, les hommes s'élançaient vers un sentier que Peyrol avait récemment fait tailler dans la jungle et qui de ce fait n'était pas connu de l'ennemi. La prévoyance de l'adjudant-chef fut payante et à couvert de la nuit noire, les T'ai connaissent mieux les lieux que leurs adversaires, l'obscurité bienveillante les dissimula.
Lorsqu'ils se comptèrent, à l'aube, ils découvrirent qu'ils étaient 43, dont trois Français et quarante T'ai. Une partie de cache-cache dont la mort était l'enjeu commençait pour eux, car les Viet-Minh avaient lancé deux compagnies à leur poursuite.
Cette chasse allait durer douze jours et s'étendre sur près de 200 kilomètres de jungle. Peyrol et ses hommes eurent à escalader des chaînes de 2 600 mètres; à traverser à la nage des rivières - tâche d'autant plus difficile que le sergent Cheyron ne savait pas nager. Le soldat Destaminil marchait pieds nus, I'enflure de ses pieds ensanglantés ne lui permettant plus d'enfiler ses bottes.
Enfin, le 5 novembre, ils escaladèrent une dernière chaîne et au-dessus d'eux le ciel bleuit à mesure que les frondaisons se faisaient moins épaisses Le supplétif T'ai qui marchait en éclaireur s'arrêta et fit signe aux autres.
- La Rivière Noire ! dit-il.
C'était bien la Rivière Noire, elle roulait des eaux brûnatres, elle était rapide et traîtresse - mais atteindre l'autre berge signifiait retrouver la sécurité. Il leur fallait encore dégringoler dans la jungle le long des pentes abruptes - et ce genre de descente est plus harassant qu'une ascension - ils avançaient, tombaient, roulaient plus qu'ils ne marchaient et, vers 16 heures, ce jour-là, ils atteignirent le fond de la vallée. La Providence les secourut une fois de plus, elle se présenta sous les traits d'un T'ai d'une tribu amie.
- Impossible de passer la rivière de jour, leur dit il, cachez-vous sous le couvert pour attendre la nuit. Les patrouilles viets sillonnent la rive mais les vôtres tiennent encore l'autre berge. Restez cachés jusqu'à la tombée du jour; je vous apporterai du riz et je vous guiderai.
Pouvait-on faire confiance à cet homme ? Les supplétifs eux-mêmes n'en savaient rien. Le Viet-Minh offrait de fortes primes à qui les aidait à s'emparer d'isolés et à leur prendre leurs armes; les primes étaient encore plus fortes lorsqu'il s'agissait de postes émetteurs. S'il les livrait, le T'aï serait riche jus qu'a la fin de ses jours. Peyrol et ses hommes étaient trop à bout pour ne pas se montrer fatalistes.
Une fois la nuit tombée, le Tai les rejoignit; il était porteur d'un panier de riz gluant, I'aliment de base du montagnard. Les hommes l'avalèrent goulûment et burent à grandes gorgées l'eau bourbeuse de la rivière, mais le T'ai déconseilla formellement à Peyrol de tenter la traversée cette nuit-là.
- Les Français ne sont plus en position le long de l'autre berge, dit-il, il y a des patrouilles viets même de l'autre côté. Attendez demain et je découvrirai le meilleur passage et vous procurerai des radeaux; les eaux de la rivière sont trop rapides pour que vous puissiez traverser à la nage.
Certains pleuraient presque de désespoir; se trouver si près du salut et ne pas pouvoir l'atteindre ! Cependant, que pouvaient-ils faire d'autre que d'attendre ? Une fois de plus, ils se couchèrent à même le sol humide et froid de la jungle. Le lendemain, un petit Morane, qui effectuait une reconnaissance au-dessus de la rivière, attira Peyrol et ses hommes hors du couvert; ils ne pouvaient se retenir, ils criaient et brandissaient le drapeau du poste de Muong-Chên qu'ils avaient emporté avec eux. L'avion perdit de l'altitude et leur jeta une boite lestée contenant un message : "Vous avons vu. Rentrez votre drapeau. Restez à couvert. Nous prévenons les copains de l'autre bord. Bonne chance".
Le soir du même jour, Peyrol et ses hommes, grâce au fidèle T'ai, purent arracher quelques planches d'une hutte abandonnée et construire des radeaux de fortune à bord desquels ils traversèrent la rivière. Sans abandonner ni leurs armes, ni le poste de radio ils atteignirent l'autre rive.
Des silhouettes sombres émergèrent de la forêt à proximité du point où ils venaient de toucher terre. Une subite et ultime angoisse agrippa Peyrol et ses hommes et les fit se saisir de leurs mitraillettes et grenades à la main, mais une voix bien française les héla. Le poste de Muong-Bu, le plus proche de leur position, avait été alerté par le Morane et avait envoyé au-devant d'eux une colonne de secours.
Toutes les émotions qu'ils avaient refoulées depuis tant de jours, I'épuisement physique et nerveux consécutif aux épreuves endurées depuis deux semaines, les submergèrent d'un coup ; Peyrol et ses hommes s'effondrèrent littéralement sur le sol, pleurant comme des enfants, incapables de faire un pas de plus. Ils avaient été portés disparus et Bigeard avait même demandé l'attribution de citations à titre posthume pour leur vaillant combat d'arrière garde au poste de Muong-Chên.
Sur les 84 hommes que comptait la garnison de Muong-Chên, seize seulement atteignirent la Rivière Noire.
Récit de Bernard Fall
Extrait de "Guerres d'Indochine", "France 1946/54, Amérique 1957/..." ed. J'ai Lu)
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